L’odeur

Arrêter de respirer, ça n’est pas possible. Pourtant, il aurait bien aimé ne plus sentir cette odeur.

Lorsqu’il était entré dans le train, la voiture était encore déserte, il s’était installé et avait enfilé son casque, lancé la musique. Puis il avait fermé les yeux en attendant le départ.

Soudain, un visage familier apparut dans son esprit ; pour la première fois depuis des mois, il la vit à nouveau. Elle était là, en face de lui, et elle lui souriait. Ses tâches de rousseurs étaient toujours aussi vives, on aurait dit de la poudre de cacao qu’un cuisinier distrait aurait saupoudré sur son visage, en oubliant de souffler doucement pour réparer son erreur. Une mèche presque rouge était tombée devant ses yeux d’un vert éclatant, on aurait cru observer une prairie au début de l’été, alors que l’herbe n’est pas encore jaunie par le soleil.

Elle sentait encore cette odeur sucrée, cette odeur de pêche et de miel mêlée à celle du printemps. Lorsqu’il la respirait, il avait l’impression qu’autour de lui l’air se réchauffait et le vent devenait plus doux, comme si le monde entier arrêtait de se presser pour quelques secondes. Son cœur s’emplit d’une joie profonde, et sa main accrochée à son sac à dos relâcha un peu sa prise.

Il sourit à son tour : elle lui avait tant manqué. Alors il voulut tendre la main pour lui caresser la joue, mais ses doigts ne rencontrèrent que le siège devant lui. Il sursauta et ouvrit les yeux en se redressant.

Elle n’était pas dans le train. Il eut beau se retourner, il ne la vit nulle part, mais son odeur était bien présente. Cette odeur douce mais trompeuse qu’il aurait voulu ne plus sentir, cette odeur chargée de souvenirs et de manque. Il avait presque réussi à oublier tout cela, à l’arracher de son esprit, mais il fallait que cette odeur arrive et ouvre à nouveau cette plaie à peine effacée.

Alors, il comprit. Ce qu’il sentait ne venait nullement de son imagination, mais de sa voisine de train. La jeune femme assise à côté de lui portait le même parfum, ce même parfum aux notes enivrantes de douleur.
Il aurait voulu la prendre dans ses bras, la serrer contre lui et respirer cette odeur qui lui faisait tant de mal, imaginer que c’était celle qui lui manquait qu’il serrait contre son cœur. Il aurait voulu lui demander un nom, une référence, quelques lettres auxquelles se raccrocher pour aller, dès le lendemain, acheter un flacon de souvenir dans un magasin aux lumières criardes.

Mais il ne pouvait pas.
Alors il jeta son cœur par la fenêtre du train qui fendait la campagne, augmenta le volume de sa musique et ferma à nouveau les yeux.

Le contrôleur

En ces vacances d’hiver, je vous souhaite de joyeuses fêtes -celles que vous voulez- et de passer de beaux moments avec ceux que vous aimez. Ici, un petit texte inspiré par un contrôleur, lors d’un de mes nombreux voyages en train.

« Bonsoir, prenez-vous une correspondance à Paris ? C’est votre destination finale ? »

Armé d’un bloc-note et d’un stylo, l’homme en uniforme de contrôleur passe au voyageur suivant. Il a à peine écouté la réponse, ignoré les questions : il faut se dépêcher.

« Bonsoir, prenez-vous une correspondance à Paris ? C’est votre destination finale ? »

Il note des noms, caresse d’encre bleue le papier presque blanc ; son stylo à bille dessine rapidement des lettres, tel celui d’un médecin rédigeant des ordonnances. On peine à le lire.

« Bonsoir, prenez-vous une correspondance à Paris ? C’est votre destination finale ? »

Le trait se fait plus nerveux : le train est en retard, en retard, en retard. Cinq minutes, puis dix, vingt, trente, tout s’accumule et la pression monte, les passagers se tendent, le contrôleur ramasse.

« Bonsoir, prenez-vous une correspondance à Paris ? C’est votre destination finale ? »

Il faut appeler, noter, consigner, retarder, réserver, annuler, attraper, décommander, négocier, demander, supplier, s’arranger, accepter…

« Bonsoir, prenez-vous une correspondance à Paris ? C’est votre destination finale ? »

Entre deux voitures du train à grande vitesse, il ajuste sa casquette d’un coup sec avant d’aller interroger d’autres passagers. Il n’a pas de temps à perdre, hors de question de s’accorder une pause, il y a bien trop de choses en jeu.

« Bonsoir… »

Mais derrière lui la porte de la voiture s’ouvre et on le tire doucement par la manche et il se retourne ; sans se laisser démonter il poursuit sa quête auprès des deux infirmières qui lui font face.

« Bonsoir, prenez-vous une correspondance à Paris ? C’est votre destination finale ? »

Très calmes, elles l’emmènent à l’écart sous le regard chagriné de deux autres contrôleurs : « Pauvre Maurice, ça fait deux mois qu’il est en arrêt maladie, mais il revient presque tous les jours. Tu te souviens le Nice-Paris qui avait eu 58 heures de retard ? C’était lui, et je crois bien que c’est cela qui l’a marqué. Il ne sera plus jamais le même… » Un dernier regard à leur collègue et les deux hommes s’en vont afin de terminer le contrôle des billets de la liaison Bordeaux-Bergerac.

Calendrier de l’Avent – 6

Une grève de train. Il fallait s’y attendre. Chaque année il y a un problème à un moment ou à un autre. Et bien, cette année, c’est tombé trois semaines avant Noël, deux semaines avant les vacances. Juste le week-end où Marine devait rentrer chez elle. Mais à elle, ça lui va. Ce n’est pas pour le plaisir qu’elle est partie en internat. Marre de son père qui hurle sans arrêt sur les triplés, marre de sa mère qui les surprotège un jour pour les abandonner le lendemain. Une seule personne lui manque. Depuis bientôt un an, il est tout pour elle. Elle n’a jamais ressenti toutes ces émotions, ou même pensé que cela existait. C’est pour lui que, de temps en temps, elle rentre. Pour le serrer dans ses bras et le couvrir de baisers. Allongée sur son lit, elle regarde son mur, couvert de ses photos. Il sourit à tout le monde, et tout le temps. Il n’a pas encore appris que la vie pouvait aussi être triste, douloureuse. C’est un peu normal, après tout, son petit frère n’a pas encore un an. Son anniversaire est bientôt, alors la jeune fille décide qu’au lieu de passer sa fin d’après-midi à se morfondre, elle va aller lui trouver un cadeau. Quelque chose de beau, rien que pour lui, quelque chose qui fera scintiller ses beaux petits yeux bleus.

Alors elle prend son manteau, son portefeuille, et se rend au magasin le plus proche. Quand elle entre, elle ne peut retenir un soupir : le centre commercial est couvert de guirlandes, d’affiches promotionnelles en tous genres. Marine a vite fait de faire le tour des jouets : tout lui semble pathétique, sans valeur. Ce ne sont que des petits bouts de plastique bariolés, sans âme. Alors, pour la contenance, elle prend une tablette de chocolat, un paquet de bonbons, et passe à la caisse. Devant elle, une vieille dame dépose ses courses avec une lenteur effroyable, presque comique. Le caissier a bien remarqué les pensées de Marine, et sourit. Ils se regardent. La lycéenne se met à rêver : il est plutôt mignon, avec ses cheveux bruns et ses yeux sombres. Très mignon, même. Quand c’est à son tour de passer à la caisse, elle lui dit bonjour, et attend qu’il entame la conversation. Il espère la même chose, et ne cesse de la regarder en passant ses articles. Mais aucun ne fait le premier pas. Et ils sont tous deux déçus.

Marine part, et le caissier remet en place son badge, sur lequel est inscrit : « Bonjour, je m’appelle Camille ! »