Le départ

Tu sais, on l’a promis, on se reverra.
La fin, ça arrive d’un coup, tu ne l’as pas sentie venir et elle est déjà là, elle t’attend là-bas, au bout du chemin. Elle t’a sauté dessus alors que tu commençais à peine à peindre tous ces visages dans ton cœur. Il y en avait des visages, de toutes les nuances du monde, de toutes les humeurs de la terre. Mais déjà il faut les remplacer, les mettre de côté pour retourner avec ton quotidien. Mais il n’effacera pas ces regards. Pas ceux-là.
Alors oui, ça tord le cœur et ça inonde ton visage, mais tu sais que tu as vécu. Durant ces quelques poignées d’heures, tu as vécu comme personne avant toi, tu as vécu de ces regards, de ces sourires et de ces mots que l’on t’offrait. Tu as découvert tant d’humains -tant d’humain.
Alors oui, ta voix tremble de ne pas trouver de mots à la hauteur, ton corps se tend de peur de rater cette dernière étreinte. Et ton regard cherche à capturer les derniers fragments de bonheur qui te glissent entre les doigts. Saisis-les et enfuis-toi avec, cache-les dans un vieux coffre en bois à l’abri au creux de tes mains. Lorsque le monde te semblera fade tu iras t’y perdre, tu nous retrouveras comme si nous venions de nous quitter et nous irons rire de ceux qui pensent que la vie est sérieuse.
Tu sais, on se reverra.

Calendrier de l’Avent – 5

Il a neigé pendant la nuit : le jardin est recouvert par un épais manteau de coton. Il commence à fondre, doucement mais sûrement. Un homme est assis à côté de la fenêtre, au chaud, un téléphone dans les mains. Il semble hésiter, regarde le combiné, le jardin, à nouveau le combiné. Puis il souffle un grand coup, déglutit, et compose un numéro : « Allo Carine ? Oui, c’est Marc… »
Sa voix s’étrangle. Il éloigne l’appareil de son visage, réprime un sanglot, puis reprend la parole : « Je voulais voir avec toi l’organisation des vacances, plus particulièrement celle du jour de Noël.
– …
– Comment ça tu ne pourras pas ? Mais pense à la petite, pense à Lou ! Faisons un effort pour nous entendre au moins sur ce point, qu’elle passe Noël avec ses deux parents ! Si tu ne fais pas cet effort pour moi, fait le au moins pour elle !
– …
– C’est encore à cause de l’autre que tu ne peux pas venir ?
– …
– Ça, jamais, tu ne l’emmèneras pas ! Tu crois que tu es un exemple pour ta fille ? Tu trompes ton mari, tu te barres avec un con, comme ça, à peine un mois avant Noël ! »
Il serre le téléphone de toutes ses forces pour ne pas frapper la première chose qui lui tombe sous la main : « Tu sais tout le mal que tu lui as fait, en nous quittant sur un coup de tête ? hurle-t-il au téléphone. A nous deux, tu nous as déchiré le cœur ! Et je t’entends rire en plus ! Est-ce que tu te rends compte à quel point tu es égoïste ? Carine ? Carine ?! »

Mais de l’autre côté de la ligne, il n’y a déjà plus personne. Il repose alors violemment le combiné sur son socle, et s’effondre à côté de la fenêtre.

Lou se tient sur le seuil de la pièce, elle est là depuis le début de la conversation, si discrète que son papa ne l’a pas remarquée. Même si elle n’a pas tout compris, elle a tout entendu. Dehors, il s’est remis à neiger, mais dans le cœur de son papa, il pleut.