Le passager du tramway

Je suis tombée amoureuse de ce regard perdu.

Il était là, en face de moi dans le tramway, les sourcils froncés et tout son corps penché au dessus d’un vieux journal. Entre deux reniflements, il regardait les arrêts, les yeux toujours plissés : peut-être avait-il oublié ses lunettes. Il fixait une annonce, la relisait sans cesse comme si c’était la chose la plus précieuse qu’il possédait. Sur son front on commençait à apercevoir de petits plis, très discrets, déposés là par des préoccupations qui le dépassaient. Ses cheveux semblaient comme emprisonnés sous une couche phénoménale de gel, longs mais tirés en arrière, il ne fallait pas qu’ils débordent, surtout pas. Le col doublé en polaire de son manteau en cuir était relevé, appuyé contre son cou, comme un vampire des années 2000. Un gant noir couvrait sa main droite, peut-être qu’elle avait froid, ou qu’elle était plus délicate. Peut-être qu’elle était jalouse, alors il fallait en prendre soin, lui montrer qu’elle comptait.
En quelques minutes, j’avais l’impression de déjà le connaître, de déjà l’apprécier : tous ces petits défauts qui chez d’autres m’auraient fait bondir, chez lui je leur trouvais un charme adolescent.

Il est descendu dans la nuit, alors que j’écrivais ces mots, le noir a happé son regard d’enfant. Et, au fond de moi, j’ai souhaité très fort qu’il se sente aimé.

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