Épreuve anticipée de première S 2013

Le regard que porte la narratrice du texte A sur sa mère fait de cette dernière un personnage fascinant. Comme Colette et en vous inspirant des autres textes du corpus, vous proposerez le portrait d’un être ordinaire qui, sous votre regard, prendra une dimension extraordinaire.

Il était courageux, au moins autant que plusieurs princes, me plaisais-je à répéter alors que je n’avais pas cinq ans. C’est vrai qu’il était fort, il conduisait des trains et des hélicoptères, tenait plusieurs heures en apnée à la piscine et faisait les meilleurs raviolis du monde. Il n’y avait pas à dire, c’était lui le plus fort. Il savait imiter le chat, le chien et même le poisson rouge, parlait anglais en baragouinant et se goinfrait de chocolat avec moi quand maman n’était pas là. Il passait des heures à me lire des histoires, les mots prenaient vie devant nous et parfois un dragon pas très méchant venait frapper à la porte pour demander un peu de compagnie, ou une minuscule fée s’envolait par la fenêtre entrouverte. Je buvais ses mots comme l’eau pure d’une source qui pouvait se tarir à tout moment, chaque son qui sortait de sa bouche éclatait en un feu d’artifice incroyable, je restais ébahie devant tant de magie. Chaque soir, nous nous échappions et cette habitude nous a sauvés lorsque maman est partie. Au moment de la lecture, ses bras puissants m’entouraient et je fermais les yeux, bercée par son odeur de soleil et de grenadine, protégée par l’obscurité grandissante du monde.
Le jour, il écrivait. Parfois je me cachais dans le placard de sa chambre pour observer ses doigts voltiger sur le clavier, l’aimer davantage quand un sourire flottait sur ses lèvres et aller me réfugier dans ses bras lorsqu’il ne trouvait pas un mot. Il ne me remarquait même pas, mais, naïvement, je pensais l’aider en me serrant contre lui. Après presque une heure, il repoussait l’ordinateur, passait sa main tremblante dans ses cheveux de charbon puis remarquait ma présence. Alors, il souriait, me faisait danser comme les mots que quelques instants auparavant il maniait. Il était souvent dans la Lune, d’après ses amis, mais moi je pensais qu’il vivait près des étoiles, avec ma maman, et que des mots et des phrases toutes simples tapées chaque jour sur un ordinateur les unissaient davantage que de pâles photos. Lorsqu’il y pensait, il allait faire imprimer ses livres et les envoyait de tous les côtés, espérant sans trop y croire, sans trop y tenir non plus, qu’un jour on lui enverrait en retour une enveloppe avec un chèque.
Nous n’avons jamais manqué de rien. Pour moi, il était magicien : parfois il s’éclipsait en fin de journée, et revenait des trésors plein les poches ; des billes, des fleurs, des tablettes de chocolat aux noisettes, des cubes de bouillon, du lait concentré sucré, des stylos de couleurs, une vieille pièce de monnaie, des cerises gorgées de sucre et prêtes à éclater, des caramels qui collaient aux dents, des images de cyclistes, un bouchon en métal orné d’un dessin, une jolie pierre et mille autres choses fantastiques débordaient de ses poches. J’aurais bien essayé de faire rentrer autant de choses dans les miennes, mais rien n’avait tenu de plus qu’une gomme et un bâton de réglisse qu’il m’avait offert. Souvent, après ses escapades, il m’emmenait à la crêperie du quartier où nous dévorions des crêpes au beurre, les moins chères de la carte.
Je n’ai jamais été à l’école, il avait tenu à tout m’apprendre lui-même : jusqu’en sixième il avait réussi sans efforts, mais quelle joie pour moi de le voir se plonger dans mes manuels de Physique et de Latin, apprenant mes leçons avec application pour me soutenir. Et, si une leçon lui paraissait trop compliquée ou qu’au bout de quelques heures il ne faisait aucun progrès sur son apprentissage, il soupirait, mettait ses mains sur son front en faisant la moue. Puis, il vérifiait que je ne l’avais pas vu faire, se redressait d’un air détaché et m’annonçait que ceci ne me servirait pas plus tard d’un air sûr de lui. Mais moi, je riais car je voyais bien qu’il était vexé de ne pas y arriver. Ses yeux devenaient plus sombres et on voyait presque des éclairs les fendre d’un fil blanc, ses poings se fermaient. J’avais alors quatorze ans et lui quarante-et-un, et j’étais celle qui réagissait le plus en adulte. Il sentait bien que quelque chose n’allait pas et menaçait alors, un rire au bord des lèvres, de ne plus me raconter d’histoires. Mais je savais très bien que, le soir même, il serait dans mon lit pour m’en conter une nouvelle.
Et, je suis tombée malade. Lors de mon premier rendez-vous à l’hôpital, il m’a tenu la main d’un air détendu, confiant et persuadé que tout allait s’arranger très vite, que ce n’était qu’un coup de fatigue. Mais on a mis un mot sur ce que j’avais. Il a trouvé qu’en plus d’être inutile, ce mot était laid et grinçant. Alors, pour moi, il s’est remis à vivre comme avec maman. Tous les jours il était dans ma chambre, il inventait de nouvelles choses extraordinaires, changeait la décoration, déplaçait de quelques centimètres un des tableaux de l’hôpital, se reculait et contemplait son œuvre d’un air expert qui me faisait rire à chaque fois, singeait derrière leurs dos les sinistres médecins qui venaient roder auprès de mon lit, imitant les infirmières excessivement protectrices, dessinait des dragons et des châteaux-forts sur mes pansements. Quand j’ai perdu mes cheveux, il a lui aussi rasé les siens, sans verser une seule larme pour ses belles boucles brunes qui, une à une, allaient s’écraser au sol.

Alors, je me suis battue.
Pour lui, pour mon papa.

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