Le violon

Le violon

La pièce est presque vide. Au centre se trouve une simple table, sur laquelle un étui est posé.

La porte s’ouvre. Une jeune femme entre d’un pas discret, et s’avance vers le milieu de la salle. Elle s’arrête au niveau de l’étui, semble réfléchir longuement. Puis elle décide qu’il est temps, pose sa main sur le tissu noir. Son corps paraît parcouru de frissons, de légers tremblements comme si elle entendait un coeur battre, qu’elle sentait la vie, ici, sous sa main. Ses doigts fins glissent sur la boîte et saisissent la fermeture.

Elle inspire profondément, ouvre d’un coup sec. En l’apercevant, son cœur s’emballe et son souffle s’accélère : elle avait oublié qu’il était si beau. Ses doigts s’attardent sur le bois du violon, prodiguant les mêmes caresses que celles que l’on offre à un amant. Elle le contemple longuement et sourit, comblée. L’archet aussi est là et semble attendre. Le prenant délicatement entre ses doigts, elle le règle afin qu’il soit tendu à la perfection. Elle tourne la roulette et observe d’un oeil avisé la tension des crins augmenter. Alors, elle ouvre une petite boite cachée à l’intérieur de l’étui et en sort un bloc de sève : de la colophane. Elle la passe consciencieusement sur les crins afin que le son soit net et pur. Puis c’est au tour du violon en lui-même : elle repose l’archet avec délicatesse. Doucement, elle saisit l’instrument et l’attire contre elle comme pour l’embrasser. Enserré dans ses bras, il a toujours la même senteur, la même forme… Il n’a pas changé. D’ailleurs, pourquoi aurait-il changé ? Elle décide finalement de le nettoyer. De cette même petite boîte, elle sort un tissu doux et un flacon rempli d’une crème blanche. Elle en verse un peu sur le tissu et frotte délicatement son violon comme une louve nettoierait son petit. Elle le passe sur le dos et le liquide ravive les couleurs éclatantes des nervures du bois ; elle le passe sur le ventre et toute la poussière de colophane accumulée pendant tant d’heures de travail s’enfuit, laissant une douce odeur. Lorsque tout est rangé, elle se met en position. Elle s’écarte de la table, l’archet dans une main et le violon dans l’autre: elle s’arrête, inspire et le place sur son épaule. La main qui tient l’archet se pose avec douceur et les crins entrent en contact avec la corde aigue.

Elle savoure ce fragile instant de calme avant la tempête…

La première note sonne longtemps. Elle a le goût frais d’une nouveauté : elle est osée. Puis d’autres la suivent, douces, mélodieuses, timides comme les premiers bourgeons d’un arbre. Seule, debout dans la pièce vide, la musicienne ébauche les premiers sons d’une esquisse… De délicates pousses de vie naissent grâce à la musique. Le rythme augmente, le son aussi. Les oiseaux se mettent à chanter, doucement au début, puis de plus en plus fort. L’herbe pousse et peint de vert le tapis de la forêt. Des fleurs surgissent de la terre et viennent colorer ce tableau. La vie, doucement, revient.

La jeune femme se sert de son instrument comme s’il était un prolongement d’elle même, l’un ne semble pouvoir exister sans l’autre. Elle joue, et rien ne peut l’arrêter. Ses mouvements se font de plus en plus agités. Les yeux fermés, elle se concentre sur la musique. Ses doigts paraissent voler au dessus des cordes, tels des papillons. D’ailleurs, la musique les appelle, ces petits êtres, elle les engage à venir butiner les fleurs jaillies du sol.

Mais la chaleur se fait plus intense. Le soleil tape sur le feuillage des arbres, l’archet tape sur les cordes. Pourtant, dans le sous bois il fait frais : des daims se promènent, tels de petites notes jeunes et fraîches. Ils gambadent et finissent par sortir dans un champ. Le blé est haut, doré. Loin dans le ciel des nuages fuient la chaleur devenue lourde et pesante, tout comme la musique qui s’échappe de l’instrument. Au bord de la rivière qui longe le champ de céréales, un jeune homme est venu trouver un peu de fraîcheur. La mélodie se fait plus mélancolique, on croirait que la musicienne va fusionner avec son violon tant elle est passionnée. Elle appuie, martèle ses notes comme le soleil qui frappe violemment notre promeneur. Celui-ci, sous son chapeau de paille, sourit. Il lève la tête et aperçoit la jeune fille qui s’approche, vêtue d’une robe légère recouvrant vaguement un joli maillot de bain. La violoniste se détend, esquisse un sourire. Au bord de l’eau, les deux amoureux se retrouvent en un baiser. Le garçon attrape un étui posé à côté de lui, il le tend timidement à son amie qui s’empresse de l’ouvrir. Et là, elle découvre le plus beau cadeau qui soit : un violon. Elle lui saute au cou et l’embrasse, encore et encore. Puis ils s’assoient tous les deux, les pieds dans l’eau, seuls et heureux. Sa tête tendrement posée sur l’épaule de son ami, la jeune fille ferme les yeux et sourit. Et la musicienne joue, elle met en musique un amour passionnel, un amour adolescent, un amour sincère… Les notes s’allongent, se font langoureuses, les larmes lui montent aux yeux. Un profond sentiment de mélancolie, de regret du temps passé et perdu l’envahit. Elle se demande pourquoi elle se rappelle de cette histoire… Mais près de la rivière, les deux jeunes gens, eux, continuent de s’aimer.

Puis elle change tout à coup de registre. La mélancolie se change en une peine plus profonde, plus grave. Les deux jeunes ne sont plus près de la rivière, ni dans les champs. La ville et ses bâtiments gris se dessinent autour d’eux. Un sourire amer se forme sur les lèvres de la violoniste. Amer, comme les notes aiguisées qu’elle sort de son instrument. Les amoureux, maintenant adultes, se parlent gravement. Les feuilles virevoltent autour d’eux, l’archet vole sur les cordes. Les notes tombent, comme la pluie, qui mouille les cheveux de la jeune femme et fait couler son maquillage noir. Les larmes de la musicienne ruissèlent également, dessinant de longues traces sombres sur ses joues roses. Le violon semble prendre vie. La mélodie se fait encore plus prenante, la violoniste est emportée dans le flot des sentiments, dans le torrent des souvenirs, dans le tourbillon de la musique. Dans la ville sombre où les feuilles meurent, l’homme s’en va, et elle, demeure.

Elle ne se retient plus, lance des notes telles des pics acérés en direction de celui qui, maintenant, part au loin. Lui qu’elle a jadis aimé, lui qu’elle a jadis chéri, aujourd’hui elle le maudit. Les sons aigus qu’elle lance comme des rafales de vent semblent tranchants, meurtriers. La musique est de plus en plus rapide, de plus en plus aigue. Ses larmes ont arrêté de couler, son visage se crispe et maintient quelques instants la colère en elle. Le violon arrête de jouer; c’est le silence dans la ville. Mais à l’intérieur de son esprit, trop de choses remuent, trop de choses doivent sortir… Alors elle recommence. Elle lâche sa fureur, la laisse jaillir. Des flocons se mettent à tomber, doucement, puis de plus en plus fort, de plus en plus vite, à peine retenus par les arbres dénudés. Toute sa rancoeur, toute sa déception, tout son mécontentement ressortent en des sons agressifs, piquants comme les flocons sur sa peau nue. Dans la pénombre glacée, elle commence à grelotter. Elle est seule, vraiment seule cette fois ci. Son violon ne joue plus aussi fort que lorsque la colère dominait. Il s’est presque tu, comme pour respecter la douleur encore tenace. Quelques notes, longues et désespérées, se font entendre, mais dans le froid elle ne ressent plus rien. Son coeur est glacé, sa raison rendue muette par les sentiments. Elle tend sa main ouverte vers le noir dans lequel s’est enfoncé l’homme, comme pour l’empêcher de s’éloigner d’elle davantage. Puis elle la referme et la porte à son coeur, essayant une dernière fois de le retenir. Mais elle n’y peut rien, elle le sait.

Elle s’effondre, son violon désormais muet serré dans ses bras.

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